POUR MUMIA (Cosimapp - déc. 2008 - janv. 2009)

Publié le

POUR MUMIA

Chers amis,

Nous avons marché, nous avons manifesté, nous avons perdu des banderoles, nous en avons cousu de nouvelles, nous lui avons écrit, toujours écrit, même si les réponses étaient volées, nous lui avons souhaité tous ses anniversaires, nous avons nommé un crû en son honneur, nous avons applaudi à sa citoyenneté d'honneur d'au moins 30 villes françaises, nous avons aidé à nommer une Rue en son nom, nous avons déposé une gerbe aux pieds de la Statue de la Liberté, la vraie, même s'il y avait des zodiacs dans la Seine, nous avons été journalistes de nous mêmes.

Pour réveiller une lutte pour son nouveau procès ou sa libération immédiate, pour tous les prisonniers politiques aux Etats Unis et pour l abolition de la peine de mort- lutte qui avec le temps s'anesthésiait, nous avons occupé le siège d'une filiale qui, en France, fabrique la molécule qui anesthésie le condamné lors de l'injection létale.
Nous avons appris depuis que de nombreux suppliciés mouraient de douleur, nous avons appris depuis que cette molécule n'est même plus utilisée pour les chiens américains.

Nous avons couvert une Cadillac, peinte en blanc, de nos cris, de nos écrits, de nos poèmes, de notre tag - art, nous avons tendu la main aux sans-papiers, nous leur avons donné le Papier qu'il a écrit pour eux, nous avons tendu la main aux rappeurs, aux slammeurs, aux chanteuses d'opéra, à une ancienne Première Dame, celle-là même qui lui rendit visite et voulut voir son pied infecté à travers le Plexiglas, nous avons fondé les mercredis de la Concorde pour lui, nous avons signé des kilomètres de pétitions pour lui, et puis nous lui avons rendu visite au fin fond de la Pennsylvanie à la frontière avec la Virginie de l'Ouest où l'on décapite les montagnes pour avoir accès plus vite au charbon. Nous avons visité les musées vivants de la culture de mort.

Nous avons parcouru les Etats Unis pour retourner dans le couloir de la mort lui raconter : "Mumia, un jeune homme en Louisiane a téléphoné à sa mère pour lui dire qu’il craquait, l'autre jour, cet automne, parce qu'on lui a demandé de se débarrasser de 5000 cadavres tous tués d'une balle à la tempe à bout portant à la Nouvelle Orléans. C'est l'Ouragan Gustav qui a agité l'eau des marais et a fait remonter les cadavres de Katrina à la surface."

Pour lui raconter : "Tu sais Mumia, 200 000 personnes habillées de blanc sont descendues dans la rue en Belgique pour honorer les petites filles suppliciées. Leurs pères marchaient en tête. Un journaliste s'approche de l'un des pères : "Monsieur, vous n'avez qu'un mot à dire pour qu'on rétablisse la peine de mort en Belgique". Le père : "Ce mot, je ne le dirai pas".

C'est la seule fois que je vois les yeux de Mumia se remplir de larmes : "Tu me parles d'une autre planète".

Nous sommes une autre planète ? Restons ce qui est humain dans cette autre planète. Fermons les portes à l'inhumain qui s'importe.

Nous avons appris à connaître au fil des visites un peu mieux Mumia : se discrétion, sa pudeur, son refus de la "people - isation". "Allez vous occuper de Shaka Sankofa, allez vous occuper des réfugiés de l'intérieur frappés par Katrina. Allez vous occuper de Troy Davis, allez, ONA MOVE !"

Nous l'apprenons de son entourage : son voisin de cellule le confie à une visiteuse de prison qui nous en informe. Il est en mauvaise forme, fatigué. Il a écrit tant de livres, on lui demande tant de messages, il est avocat de prison pour les autres avant de l'être pour lui-même qu'il est épuisé, c'est humain.

Cet été, un jour il avait soif : il fait toujours couler l'eau du robinet un peu avant de boire. Il s'allonge au bruit de l'eau qui coule - seul bruit dans une cellule construite pour la privation sensorielle. Il s'endort. L'inondation le réveille: sa mini Katrina à lui. Il ne m'en parle pas. Il n'en parle guère aux visiteurs. Il a perdu documents juridiques et un certain nombre de livres (par amazon.com vous pouvez lui envoyer pour le Nouvel An un livre en anglais du moment qu'il n'y a pas d'inscriptions à l'intérieur - il faut le souligner en passant commande). Il y a beaucoup de choses qu'il ne vous dira pas si vous ne vous en apercevez pas : "Mais vous ne voyez rien de changé ?" Le visiteur gêné étudie le box dont il a tant l'habitude qu'il oublie d'être choqué : toujours le même Plexiglas pare-balles, Mumia en tenue orange vif. "Non, rien." Il répète la question. Finalement Pam Africa devient l'enfant qui s'aperçoit que "l'Empereur est Nu" : "Mais, tu n'as plus tes menottes". Il sourit. Enfin, quelqu'un a remarqué.

L'archevêque Desmond Tutu lui ayant rendu visite quelques mois auparavant sortit du couloir de la mort, choqué. Comment peut-on les enchaîner dans cette cage de verre? Même nous du temps de l'apartheid... Des mois passent. Rien, silence. Puis un jour sans raison offerte, tous les condamnés à mort sont débarrassés de leurs menottes pendant les visites.

Nous manifestons dans le bruit mais des lettres s'échangent par courrier diplomatique. Des pays au passé inhumain interrogent, s'indignent, exposent les indignités en termes de droit humains et internationaux.

Et lui?
Il écrit toujours, dans cette même cellule de condamné à mort, oui, de condamné à mort n'en déplaise à la désinformation. Lui et les autres, c'est vrai, n'ont plus leurs menottes pendant les visites et, même fatigué, il continue pendant plus d'une génération, il continue de continuer. Pour lui l'heure qui tourne se mesure à nos lettres. Chaque lettre envoyée est un miroir tenu face à son courage.

Maître Jean-Jacques de Félice qui nous a quittés depuis peu et qui avait aidé discrètement depuis des générations des Noirs Américains en France, me posa un jour cette question : "Je vous vois tenter avec vos souscriptions et vos collectes de payer à Mumia une justice. Je ne suis pas d'accord, la justice ne devrait pas se payer et si chère de surcroît". (En 1995, obtenir un nouveau procès pour un condamné à mort aux Etats Unis coûtait plus de 2 millions de dollars. Pour Angela Davis, ce fut entre 7 et 8 millions. A ce jour, les sommes réunies pour Mumia pourraient bien être approximativement le double de celles réunies pour Angela ...).

Maître de Félice se tait. Mais son regard bleu cherche une réponse. "C'est une rançon et Mumia est otage alors?", demandai-je. Il garde le silence. Ce fut l'une des dernières fois que je vis Jean-Jacques avant qu’il ne nous quitte comme le firent d’autres amis de Mumia : Jacques Derrida, Théodore Monod, et tant d’autres...

Julia Wright
COSIMAPP
richardwrightcentennial.jw@gmail.com
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